L’eugénisme ?


( Ce billet , parceque j’ai  » fait un malaise épileptique  » aujourd’hui = > Si l’ eugénisme  était  » mis en place  » , je serais éliminé depuis longtemps ) 

 

Améliorer la race humaine ?
    Et si l’on  » améliorait  » l’espèce humaine ?

    En 1948, quelques années après les horreurs hitlériennes Hitler carricature, Boris Vian, Viansous le pseudo de Vernon Sullivan, imaginait dans son roman Et on tuera tous les affreuxVian livre l’éradication par un médecin zélé des individus ne méritant pas de vivre.
Sujet tabou, l’eugénisme a longtemps été victime de la reductio ad Hitlerum. Le philosophe Léo Strauss l’exprime par ce syllogisme :  » Hitler était eugéniste, X est eugéniste, X est donc nazi…  ».
     Assimilée aux crimes nazis, l’idéologie revient aujourd’hui sur le devant de la scène de par les manipulations génétiques que la science permet d’effectuer.       Choisir son donneur de sperme ou modifier directement l’embryon pour décider du sexe ou de la couleur des yeux de son bébé, est-ce moral ? Pour mieux appréhender ces questions nouvelles, il faut plonger dans l’histoire de l’eugénisme.

L’eugénisme a toujours existé
    Du grec eu  » bien, bon  » et genos  » naissance  » , l’eugénisme signifie   » bien né  » .    Le mot a été créé au XIXème siècle mais la pratique qu’il désigne existait déjà dans l’Antiquité, notamment dans le monde grec. Elle était fondée sur une hiérarchisation de la société entre bons et moins bons et, elle cohabitait sans problème avec la pratique de l’esclavage.
   Alors qu’aujourd’hui, les arrêts volontaires ou thérapeutiques de grossesse divisent les consciences, les Grecs ne se souciaient pas de question morale autour de leur progéniture. À Athènes, après la naissance du nourrisson, les parents disposaient d’un temps de réflexion pour décider s’ils souhaitent le garder ou l’abandonner. Cela dépendait du sexe de l’enfant (les filles étaient plus souvent abandonnées), de sa physiologie ou encore de raisons économiques.
    À Sparte, les parents n’étaient même pas maîtres de leur descendance ! C’est un comité d’anciens qui examinait le nouveau-né préalablement testé dans un bain de vin par les sages-femmes (pour déceler les métabolismes fragiles). Si le test était concluant, l’enfant avait le droit de vivre. Mais gare à ceux qui ne passaient pas l’épreuve ! Ils pouvaient être jetés au fond d’un précipice, le gouffre des Apothètes.
   Plutarque raconte l’eugénisme à Sparte
     »Un père n’était pas maître d’élever son enfant. Dès qu’il était né, il le portait dans un lieu appelé Lesché, où s’assemblaient les plus anciens de chaque tribu. Ils l’observaient et, s’il était bien de bonne constitution, s’il annonçait de la vigueur, ils ordonnaient qu’on le nourrît . S’il était contrefait ou d’une faible complexion, ils ordonnaient qu’on le jetât dans un gouffre voisin du mont Taygète qu’on appelait les Apothètes. » 
   Les premiers philosophes grecs étaient également partisans d’une hiérarchisation de la société, tout comme ils approuvaient l’esclavage et l’enfermement des femmes dans les gynécées. Dans sa » République  », PlatonPlaton eugénisme écrit :  » Il faut, selon nos principes, rendre les rapports très fréquents entre les hommes et les femmes d’élite, et très rares, au contraire, entre les sujets inférieurs de l’un et de l’autre sexe  ». Il se place ici dans un eugénisme dit  » positif  » car il n’envisage pas d’éliminer des individus, comme à Sparte, mais seulement de favoriser les bonnes naissances. Le but est que la procréation d’hommes et femmes intellectuellement et socialement supérieurs active un processus de sélection naturelle des meilleurs.
    Il n’en va pas partout ainsi ! Dès la Préhistoire, les handicapés de naissance pouvaient être pris en charge par leur clan. C’est ce qu’assure la préhistorienne Marylène Patou-Mathis suite à la découverte du squelette d’un Néandertalien de quarante ans né avec un bras atrophié. Plus près de nous, l’avènement du christianisme conduit à sacraliser la vie humaine, si pauvre et misérable qu’elle soit. Mai cela n’empêche pas que des hérétiques ou des   »relaps » soient parfois livrés au bûcher dans le souci de purifier leur âme.!

   L’eugénisme sur le devant de la scène, retour en force et théorisation:
L’eugénisme revient en force aux Temps modernes. Au XVIIème siècle, la médecine s’intéresse à l’art de faire des beaux enfants. Le médecin Claude Quillet écrit en 1655 un poème en latin sur le sujet,  » la Callipédie  », qui donne les règles à respecter pour engendrer une bonne progéniture. On y retrouve la pensée de Platon. Il connaît un vif succès auprès du public.
   Un siècle plus tard, en plein Siècle des Lumières, en 1756, le médecin français Charles-Augustin Vandermonde publie un Essai sur la manière de perfectionner l’espèce humaine et propose d’indiquer les moyens de  » perfectionner l’espèce humaine  » en identifiant  » toutes les qualités requises dans les deux sexes, pour avoir des enfants aussi parfaits qu’on peut le désirer  ». Sans égard pour la culture et la civilisation, il compare l’espèce humaine à l’espèce animale.  » Puisque l’on est parvenu à perfectionner la race des chevaux, des chiens, des chats, des poules, des pigeons, des serins, pourquoi ne ferait-on aucune tentative sur l’espèce humaine ?  » !!!!!
   Le message révolutionnaire de nécessaire régénération de l’espèce commence à se diffuser dans l’opinion éclairéependant que recule l’influence de l’Église. Au début du XIXème siècle, on tente de trouver un nom à cette idéologie :  » mégalanthropogénésie  »,  » viriculture  » ,  » génération consciente  »,  » hominiculture  »,  » eubiotique  »,  » orthobiose  »,  » aristogénie  »,  » anthropotechnie  »,  » eugennétique  »,  » puériculture avant procréation  »,  » sélection humaine  »,  » sélectionnisme  » etc.
   C’est au XIXème siècle, dans un contexte de déchristianisation au profit de la montée de la science, qu’est théorisé l’eugénisme. En effet, la science apparaît comme une nouvelle religion à la fin du XIXème siècle avec le médecin comme substitut au prêtre ! . Et le Progrès remplace le Paradis comme but de la vie terrestre.
  C’est en 1883 qu’un nom est définitivement adopté : « eugénisme » (on trouve aussi parfois « eugénique »). C’est Francis Galtonfrancis-galton (1822-1911), cousin de Charles Darwin, qui en a la paternité.
    Sa définition l’eugénisme  :  » science de l’amélioration de la race, qui ne se borne nullement aux questions d’unions judicieuses, mais qui, particulièrement dans le cas de l’homme, s’occupe de toutes les influences susceptibles de donner aux races les mieux douées un plus grand nombre de chances de prévaloir sur les races les moins bonnes.  » !!
    Si l’eugénisme est théorisé à la fin du XIXème siècle, c’est parce que les sciences et le contexte social convergent en ce sens. En effet, au même moment, le médecin autrichien Gregor Mendel (1822-1884) pose les fondements de la génétique, ( diffusés en France par Lucien Cuénot ) (1866-1951).
    En médecine, le concept de  » dégénérescence  » émerge. Le médecin français Bénédict Morel (1809-1873) publie en 1857 un Traité de la dégénérescence traite-degenerescence qui explique que les maladies mentales sont héréditaires et s’amplifient de génération en génération ? . Si la dégénérescence n’est pas résorbée, on risque l’extinction de la race.
   La dégénérescence devient la cause de tous les problèmes. C’est l’ennemi public numéro 1. De nombreux maux agitent les populations et sociétés occidentales : des troubles sociaux comme la criminalité, l’alcoolisme ou la prostitution aux maladies comme la tuberculose et la syphillis. Si l’on ne fait rien, l’humanité ira à sa perte.

    La publication de l’ouvrage de Darwin  » De l’origine des espèces  », le 24 novembre 1859 marque un tournant dans l’histoire de l’eugénisme.
    Un savant contemporain de Darwin, Herbert Spencer (1820-1903), traduit d’ailleurs la sélection naturelle des espèces par  »  la sélection des plus aptes  ». Naît ensuite le darwinisme social, application à l’homme du principe de sélection naturelle. Les races et êtres humains les plus faibles disparaîtront au profit des plus forts. Darwin lui-même développe cette idée en 1872 dans L’expression des émotions chez l’homme et les animaux.
   En France, le darwinisme social est diffusé par un sous-bibliothécaire à l’université de Montpellier, Georges Vacher de Lapouge (1854-1936), qui établit une hiérarchie entre les races. On sait désormais ( selon lui ) qui sont les individus qu’ils faut garder et ceux dont il faut se débarrasser (les Noirs, par exemple).
   La théorie de l’évolution fournit une explication à la dégénérescence. La sélection naturelle n’est plus suffisante, il faut mettre en place une sélection artificielle de l’homme, par l’homme, pour l’homme. L’eugénisme semble nécessaire.
  Clémence Royer, première traductrice française de l’ouvrage de Darwin écrit dans sa préface :  » Les hommes sont inégaux par nature : voilà le point d’où il faut partir  ». Elle a le mérite d’être claire. Elle s’élève aussi contre la  » protection exclusive et inintelligente accordée aux faibles, aux infirmes, aux incurables, aux méchants eux-mêmes, à tous les disgraciés de la nature  ».
   Les adhérents à l’idéologie eugéniste puisent dans les thèses du malthusianisme. Pour le pasteur et économiste Thomas R. Malthus (1766-1834) il faut limiter les naissances pour que la courbe de la population soit corrélée à celle des subsistances . Il incite les prolétaires à ne pas mettre d’enfants au monde s’ils ne sont pas capables de les nourrir. On a là l’idée que les hommes sont inégaux, que la sélection naturelle est inefficace et que l’humanité va dépérir si l’on ne fait rien.
   En 1912 a lieu le premier Congrès international d’eugénique à Londres et une délégation française s’y rend. L’année d’après, la Société française d’eugénique est créée par une majorité de médecins. Mais la Première Guerre mondiale fait taire le débat jusqu’en 1919. La période phare de l’eugénisme en Europe, c’est l’entre-deux-guerres, période durant laquelle le concept de dégénérescence s’est élargi pour englober finalement toutes les déviances. Chaque humain potentiellement néfaste à l’espèce et à la société, de quelque manière que ce soit, est réputé affublé de tares héréditaires.
   Le médecin Charles Richetrichet, Prix Nobel de physique en 1913, écrit dans La sélection humaine, en 1919 :  » L’individu n’est rien, l’espèce est tout  ». Son discours se fond dans la pensée de l’époque, qui est aussi celle du totalitarisme et de la soumission de l’individu à l’État (Lénine, Mussolini…).
    L’éminent médecin est loin d’être une exception au sein de la sphère médicale. Le médecin militaire et psychologue Charles Binet-Sanglé (1868-1941) ou encore les pédiatres Adolphe Pinard (1844-1934) et Eugène Apert (1868-1940) partagent son intérêt pour l’eugénisme .
    En France, l’eugénisme n’a pas pénétré les masses car, après la Première Guerre mondiale, la crainte de la dépopulation est générale. Il est dès lors hors de question de supprimer des individus, présents ou à venir.
   L’absence de mesure eugéniste y est aussi dû à la popularité de la pensée optimiste de Jean-Baptiste de Lamarck (1744-1829), homme des Lumières et naturaliste français, l’un des inventeurs de la biologie, selon qui la dégénérescence ne peut accomplir la destruction d’une espèce.
   C’est tout au plus vers un eugénisme  » positif  »  que le pays se tourne. La seule loi d’inspiration eugéniste mise en vigueur dans le pays sera la loi instituant le certificat médical prénuptial en 1942 sous le régime de Vichy. Et encore, cette mesure se rapproche-t-elle davantage de l »’ hygiénisme  » (promotion de l’hygiène, prévention de la santé publique) que du réel eugénisme. Elle va d’ailleurs rester en vigueur jusqu’en 2007.
    Par contre, dans l’Europe du nord à dominante protestante, l’eugénisme séduit davantage. Au cœur des ambitions hitlériennes d’abord. Hitler vise à bâtir une société  » saine  », débarrassée de toute déficiences héréditaires et sans surprise l’Allemagne nazie va multiplier les lois eugénistes.

    Dans les premières semaines de la dictature hitlérienne, la loi du 14 juillet 1933 autorise la stérilisation forcée (sans consentement) des handicapés sous l’intitulé :  » Loi de prévention d’une descendance atteinte de maladie héréditaire  ». Deux ans plus tard, les lois de Nuremberg du 15 septembre 1935 interdisent les mariages mixtes pour éviter que les Allemands aient des enfants avec des Juifs, ce qui polluerait la race. En 1937, Hitler légalise cette fois la stérilisation des enfants de mère allemande et de père africain (ayant servi dans les troupes coloniales françaises lors de la Première Guerre mondiale.)
   En 1939, il passe à l’étape supérieure : la  » Gnadentod  » ( » mort infligée par pitié  » ou  » mort miséricordieuse  »!) Hitler met en application son programme d’euthanasie : l’Aktion T4, pour éliminer les handicapés physiques et mentaux.
    Les personnes à exterminer sont les individus souffrant de maladie eugenisme carrelpsychologique, de sénilité, ou de paralysie incurable, les personnes hospitalisées depuis au moins cinq ans et enfin celles internées comme aliénés criminels, les étrangers et celles qui étaient visées par la législation raciste nationale-socialiste.    Il aurait fait 275 000 victimes. Ce programme préfigure la  » Solution finale  » soit l’extermination systématique des Juifs jusqu’en 1945.
   La même année, son acolyte Himmler, chef des SS, met également en place un programme eugéniste : le Lebensborn ( » Fontaines de vie  » en vieil allemand). Le but est simple : créer une race supérieure de germains nordique. Les moyens mis en oeuvre pour y parvenir relèvent de la sélection des géniteurs dans des maternités spéciales où des femmes tombent enceinte de SS blonds aux yeux bleus.    Leurs bébés sont ensuite abandonnés au Lebensborn pour être adoptés par des familles  » modèles  ». Environ 20 000 enfants sont nés dans ces maternités SS : 10 000 en Norvège, 9 000 en Allemagne, quelques centaines dans d’autres pays occupés, dont plusieurs dizaines en France et en Belgique.

D’un eugénisme chrétien :
   Le 3 août 1941, le comte-évêque de Münster, Mgr Clemens-August von Galen (68 ans) résume bien l’eugénisme nazi lorsqu’il dénonce l’euthanasie des handicapés en Allemagne. Il lance du haut de sa chaire :  » C’est une doctrine effrayante que celle qui cherche à justifier le meurtre d’innocents, qui autorise l’extermination de ceux qui ne sont plus capables de travailler, les infirmes, de ceux qui ont sombré dans la sénilité... N’a-t-on le droit de vivre qu’aussi longtemps que nous sommes productifs ?  ».
   La religion catholique est certainement l’idéologie la plus radicalement opposée à l’eugénisme. Pour les catholiques, la vie étant considérée comme un don de Dieu, elle ne peut être reprise par l’homme lui-même. L’homme ne doit pas interférer dans le processus de procréation.
  La lutte des catholiques contre l’eugénisme a porté ses fruits en Europe. Aussi ne trouve-t-on pas de mesures eugénistes en Espagne ou en Italie, et quasiment pas en France. Mais elle reste ambigüe dans la mesure où eugénisme et christianisme se sont mêlés avec la théorisation d’un  » eugénisme chrétien  » visant à  » non pas à la stérilisation des organes mais à la moralisation des âmes  », d’après le jésuite Albert Valensin en 1931. L’amélioration de la race s’effectuerait grâce au respect des règles de conduite du bon chrétien.
   Cette idée est partagée et répandue dans les sphères catholiques. Le jésuite Lucien Roure écrit dans la revue Etudes en 1923 :  » Le vrai moyen d’améliorer la race, c’est d’améliorer l’individu par l’hygiène, les sports, la discipline morale. Pour avoir des enfants sains, il n’y aura jamais rien de tel que de donner aux individus une sage culture physique et morale. Fortes creantur fortibus. Rendez sain l’individu, le reste suivra.  » Tout simplement.

   Le chirurgien et biologiste Alexis Carrel (1873-1944) illustre la compatibilité, rare mais réelle, entre eugénisme et catholicisme. En 1903, cet agnostique assiste à un miracle à Lourdes : une malade en phase terminale est guérie par de l’eau bénite. Il se convertit alors au catholicisme !.
   Prix Nobel de physiologie ou médecine en 1912, il publie en 1935 un ouvrage révolutionnaire : L’Homme, cet inconnu, dans lequel il exprime son souhait de substituer des concepts scientifiques de la vie aux anciennes idéologies et de voir une biocratie remplacer la démocratie obsolète. Il témoigne de son adhésion à l’eugénisme scientifique et hiérarchise la population entre l’élite et les individus inférieurs.
   Il considère que la sélection naturelle n’a pas joué son rôle depuis longtemps et que beaucoup d’individus inférieurs ont été conservés grâce aux efforts de l’hygiène et de la médecine. Au sujet des maladies mentales, il fait preuve de racisme lorsqu’il dit que  » leur danger ne vient pas seulement de ce qu’elles augmentent le nombre des criminels. Mais surtout de ce qu’elles détériorent de plus en plus les races blanches.  »
    Sa pensée sur l’humanité se résume dans ce paragraphe :  » Il est évident que les inégalités individuelles doivent être respectées. Il y a, dans la société moderne, des fonctions appropriées aux grands, aux petits, aux moyens et aux inférieurs. Mais il ne faut pas chercher à former les individus supérieurs par les mêmes procédés que les médiocres. Aussi la standardisation des êtres humains par l’idéal démocratique a assuré la prédominance des faibles. Ceux-ci sont, dans tous les domaines, préférés aux forts. Ils sont aidés et protégés, souvent admirés. Ce sont également les malades, les criminels et les fous qui attirent la sympathie du public. C’est le mythe de l’égalité, l’amour du symbole, le dédain du fait concret qui, dans une large mesure, est coupable de l’affaissement de l’individu.  »
   Il considère que l’égalité n’est plus qu’un mythe et que l’homme doit intervenir pour lutter contre la dégénérescence. Une sélection artificielle de la population est donc nécessaire. Favorable à l’euthanasie, il est partisan d’un eugénisme négatif visant à éliminer les tarés et les anormaux, individus néfastes à la perpétuation de la race. L’ouvrage devient vite un best-seller et est un succès mondial jusque dans les années 1950. Il est traduit en 18 langues, ce qui témoigne de l’intérêt que l’homme porte à sa propre condition.
    Comme le dit André Pichot,  » on a beaucoup parlé de Carrel, surtout pour dire n’importe quoi  ». Beaucoup d’historiens l’ont diabolisé et certains ont même fait de lui le précurseur des chambres à gaz. En 1996, Patrick Tort et Lucien Bonnafé publient un ouvrage intitulé L’homme, cet inconnu ? Alexis Carrel, Jean-Marie Le Pen et les Chambres à gaz dans lequel ils font le lien entre l’eugénisme de Carrel et les atrocités commises par le régime nazi. La même année le professeur René Küss affirme dans Le Figaro que  » reprocher à Carrel d’être l’initiateur des chambres à gaz est une escroquerie historique.  »
   Une autre erreur fréquemment commise a été de faire d’Alexis Carrel la personnalité incarnant l’eugénisme français car, même s’il était de nationalité française, le médecin aux ambitions eugénistes a fait toute sa carrière à l’Institut Rockefeller de New York (de 1906 à 1938) et ses positions sont conformes à ce qui se pratiquait depuis longtemps aux États-Unis.
Et partout dans le monde :
    Car aux États-Unis, les discours eugénistes, au-delà de circuler depuis le début du siècle, sont mis en application. La première mesure eugéniste est prise par l’État de l’Indiana en 1907. Elle légalise la stérilisation obligatoire des criminels, des violeurs et des imbéciles.
   Le juriste Madison Grant (1865-1937) écrit en 1916,  » The Passing of the Great Race ; or, The Racial Basis of European History  » (La disparition de la grande race, ou Les Fondements raciaux de l’histoire européenne). Comme l’historien Lothrop Stoddard (1883-1950), il veut promouvoir la stérilisation des individus souffrant de maladie mentale et l’exclusion des immigrés réputés génétiquement inférieurs.
En Allemagne, Hitler et les idéologues nazis s’inspirent des idées eugénistes et ségrégationnistes américaines et citent régulièrement Grant et Stoddard comme l’indique l’historien américain James Q. Whitman (Le Modèle américain d’Hitler, Armand Colin, 2017).
    L’Allemagne nazie témoigne de l’application la plus nette de l’eugénisme. Elle met en exergue l’essence même de l’idéologie : l’évaluation des individus. Car elle naît d’abord des considérations de celui qui la professe : il y a les  » bons êtres humains  » et les  » mauvais  ». Les critères prennent des formes variées : sociaux, racistes, physiques etc.
    Mais l’eugénisme a aussi trouvé preneur dans d’autres pays européens. En Suisse, le canton de Vaud (protestant) prend exemple sur l’Indiana et légalise la stérilisation forcée des handicapés physiques ou mentaux dès 1928. Il est suivi par le Danemark en 1929, la Norvège, la Finlande et la Suède en 1935 (et bien sûr l’Allemagne en 1933).
   L’eugénisme disparaît après la Seconde Guerre mondiale car assimilé aux crimes nazis. En France, ce n’est que depuis les années 1980 que le sujet est étudié par les historiens qui tentent de lever le voile sur sa réalité, hors Troisième Reich. Le tabou est levé.
    Cette disparition est relative car il est à noté que la Suède a pratiqué la stérilisation, parfois contrainte, des handicapés jusqu’en 1976 ! Plus de 62 000 personnes en ont été victimes.
    Quand Aldous Huxley imaginait Le Meilleur des Mondes (1931)
    Installé dans le sud de la France, à Sanary-sur-Mer, Aldous Huxley (1894-1963) a écrit un célèbre roman d’anticipation dystopique (une  » anti-utopie  »), Le Meilleur des Mondes (1931), dans lequel il décrit une société où la génétique et le clonage servent à hiérarchiser les individus d’α (supérieurs) à  (inférieurs).
   Pour cette fiction, l’auteur s’est inspiré de l’idéologie eugéniste ambiante dont son propre frère, l’éminent biologiste Julian Huxley (1887-1975) fut lui-même un théoricien (avant de devenir le premier directeur de l’UNESCO et de fonder le WWF en 1961).
   Aldous Huxley insiste sur le caractère quasi-réalistique de sa fiction et, pour le démontrer, a publié vingt-cinq ans plus tard un essai témoignant de la convergence du monde réel et de celui qu’il a créé dans son ouvrage intitulé Retour au meilleur des mondes. 
De l’eugénisme d’État à l’eugénisme privé :
   Les avancées actuelles dans la médecine suggèrent de nouvelles formes d’eugénisme, dans le cadre privé ou familial, par exemple avec les techniques de procréation médicalement assistée ou d’interruption thérapeutique ou volontaire de grossesse.
Mais l’opinion reste profondément divisée sur la moralité de ce  » nouvel eugénisme  », par exemple sur la décision d’interrompre une grossesse quand l’enfant à naître est atteint de trisomie 21. Les États et l’Europe tentent d’y répondre par la mise en place de comités de  » bioéthique  ».
   Comme son nom l’indique, la bioéthique vise à concilier la science avec les valeurs démocratiques et humaines dans un cadre légal. C’est ainsi que la bioéthique européenne interdit pour l’heure toute mesure visant à obtenir des informations non médicales sur le fœtus et à pratiquer des modifications embryonnaires telles que le choix du sexe du bébé. Mais qui sait ce que l’avenir nous réserve ? Les manipulations génétiques sont faisables et cela suffit pour qu’elles deviennent sujet de revendications.
    Aux États-Unis déjà, les parents peuvent choisir le sexe de leur bébé pour la modique somme de 18 490 dollars. Pour le choix de la couleur des yeux et des cheveux, l’addition est plus salée : 30 000 dollars. Les bébés sur mesure sont donc une lubbie réservée aux plus riches.
    Le transhumanisme est également vu comme une nouvelle forme d’eugénisme, même s’il s’éloigne du sujet des naissances et concerne l’humain jusqu’à la fin de sa vie. Dans son ouvrage, Au péril de l’humain, les promesses suicidaires des transhumanistes (2018), écrit avec la journaliste Agnès Desrousseaux, le père du premier bébé-éprouvette, le biologiste Jacques Testart, fait part de ses craintes face au transhumanisme.
    L’idée n’est plus d’améliorer l’espèce mais d’améliorer l’humain, grâce aux progrès de la biologie et de l’intelligence artificielle. En augmentant ses capacités, l’homme deviendrait ainsi un  » transhumain  ». Mais à quel prix ? S’implanter des puces électroniques dans le cerveau ou s’équiper d’un exosquelette intelligent ne sera pas accessible à tous. Une situation qui ne risque pas de résorber les inégalités entre les individus.

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